Médiévales 27, automne 1994, pp. 15-24 Christian KIENING
RHÃTORIQUE DE LA PERTE L'EXEMPLE DE LA MORT D'ISABELLE DE BOURBON (1465)
La position du Moyen Ãge chrétien face au deuil était, on le sait, ambivalente. Un système sotériologique comme le système chrétien où la mort ne possédait qu'un caractère de transitus, où le temporel était transcendé par l'éternel, avait du mal à intégrer le phénomène d'un deuil intramondain, phénomène néanmoins anthropologique1. Ainsi voit-on côte à côte des relativisations ou des réglementations du deuil, commençant avec l'interdit encore modeste de l'apôtre Paul (I Thess. 4, 13 sq.), et des acceptations d'un dolor iustus (par exemple chez saint Augustin). Il faut cependant attendre l'établissement et le développement des littératures vernaculaires dès le XIIe siècle â et avec ceux-ci des conceptions pas originellement chrétiennes â pour voir les expressions du deuil et de la douleur s'étendre et s'enrichir2. Cette « réhabilitation du deuil », qui ne cherchait pas la confrontation directe avec le modèle chrétien de la consolatio, l'influençait pourtant profondément. Les dimensions d'un long processus de transformation se manifestent clairement au cours du XVe siècle où apparaissent des traités, sous la plume même des clercs, qui justifient les expressions du deuil et de la douleur en tant qu'articulations propres à la nature humaine (par exemple Guilelmus Savonensis, An mortui lugendi sunt an non), où la représentation des pleurants se fait cons-
1. P. von Moos, Consolatio : Studien zur mittellateinischen Trostliteratur ùber den Tod und zum Problem der christlichen Trauer, 4 vol., Munich, 1971/72, p. 129 sq. (contient aussi une bibliographie abondante) ; U. Mennecke-Haustein, Luthers Trost- briefe, Gutersloh, 1989, p. 99 sq. ; G.W. McClure, Sorrow and Consolation in Italian Humanism, Princeton, 1991. 2. G. Duby, « Réflexions sur la douleur physique au Moyen Ãge », dans Mâle Moyen Ãge, Paris, 1988, pp. 203-209 ; voir aussi les actes du colloque // dolore e la morte nella spiritualité dei secoli XII e XIII, Todi, 1967.


















